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Notes sur la traduction

À propos du poème Les Portes

 

Cet article pour parler de traduction. Traduction de poésie.

Je reviens sur le poème Les portes de Neşe Yasin que vous pouvez lire dans la catégorie poète. Pour traduire un texte, prose ou poème, il est bien sûr nécessaire de bien comprendre la motivation qui a conduit à son écriture. Ici, il s’agit d’un poème sur l’absence et l’attente des hommes, père, mari ou fils, qui ne sont pas revenus et ne reviendront pas de la guerre et des échanges meurtriers qui existaient à la frontière séparant les deux parties de Chypre. La poète parle d’un univers féminin, pris dans l’attente, comme figé par le deuil, arrivé trop brutalement. Les portes symbolisent à la fois l’espoir et l’attente déçues – car elles ne s’ouvrent pas sur la figure désirée – et en même temps, elles expriment l’enfermement.

Dans ce poème, les strophes déroulent des tableaux qui peu à peu se précisent et expriment la situation des femmes. La première et la dernière strophe se répètent et marquent la boucle que le poème forme. C’est un choix de musicalité mais également d’effet, afin de marquer plus fortement l’impression d’enfermement qui émane de ces vies derrière ces portes.

Comme dirait le poète Philippe Delaveau à propos de la poésie « Bien sûr, le poème exige un travail appliqué au matériau du langage, à l’alliage des mots, et un poème est d’abord un certain agencement de mots. Mais il ne faut pas méconnaître que la poésie est un agencement des mots en vue d’une fin (d’ordre esthétique et spirituel), mais aussi d’un effet. » (dans Recours au poème)

Le traducteur/la traductrice doit tenir compte de cet effet dans sa traduction sinon il/elle risque de passer à côté de ce qui fait poème. Le plus grave étant de traduire un poème comme un simple agencement de mots et de le priver ainsi de sa nature poétique. La traduction doit aussi être poème.

Ainsi, il faut bien évidemment faire aussi attention au rythme du poème, à sa pulsation propre. Dans ce poème, il s’agit d’un temps lent, répétitif, lourd de la peine due à l’absence. Un vers donne ici une clé pour bien le comprendre : ince bir sızıyla yaşandı özlem « par une douleur subtile se fit sentir le manque ». Il faut voir le poème tout entier comme l’expression de cette douleur subtile et le traduire en fonction de cela.

Je parlerai ici de quelques choix de traduction.

La poète répète par trois fois le pronom personnel « Onlar »elles, à la deuxième, septième et douzième strophe. En turc, il n’est pas obligatoire de l’exprimer car il est induit par la terminaison grammaticale du verbe. L’indiquer souligne donc en général le sujet.  Le choix de cette répétition interpelle forcément le lecteur et souligne les actrices de ce poème, passives finalement – dans l’attente-. Aussi, la mise en exergue du pronom « Elles » m’a semblé une solution convenable et permettant de rythmer le poème autant que dans l’original.

En turc, l’article n’existe pas, aussi suivant le cas, il est possible de ne pas l’exprimer en français, suivant l’effet voulu. Ici, cela a posé question pour le titre: en turc Kapılarportes, les portes. Il m’a paru ici important d’exprimer l’article pour deux raisons principales: d’abord, le pluriel est important à visualiser d’entrée car il indique la multitude de ces situations d’attente. Elles signifient que le deuil a frappé de nombreux foyers, ce n’est pas une situation isolée que la poète exprime mais celle d’une majorité. Ensuite, ce mot sera répété dans le poème et l’article ne pourra pas être omis dans les vers où il se trouve, l’omission ne se justifiant pas et pouvant même obscurcir le poème. Aussi traduire Les portes apporte un cohérence à l’ensemble.

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La place des compléments se trouve avant le verbe dans une phrase standard turque. Mais il est possible de les placer aussi après, pour les souligner en général ou souligner le verbe placé alors en tête de phrase. Les auteurs et poètes jouent très souvent sur cette plasticité de la langue pour créer une tension, une surprise, enrichir le rythme, accentuer… Dans la première strophe, de la plus haute importance car elle se répète, la poète a utilisé une inversion du complément dans le deuxième vers:

Kapılar çalınırdı
ve kadınlar açarlardı kapıları

J’ai choisi de garder l’effet en réalisant l’inversion sur le premier vers. La faire sur le deuxième vers m’a semblé artificiel, maladroit même.

Aux portes on sonnait
et les femmes ouvraient les portes

L’avantage, c’est le même positionnement du mot « portes » dans le vers en truc et en français. Le poème s’ouvre sur les portes et se ferme sur elles. Le rythme lent est aussi assez conservé.

Peut-être existait-il d’autres solutions. La traduction est un travail lent et frustrant souvent. Elle est le fruit d’abord d’une lecture et dans la recherche de la meilleure solution, elle permet de creuser le texte en profondeur. Pour la traduction de poèmes à mon avis, l’important est de trouver l’équilibre entre le savoir du réel que le/la poète transcrit et l’émotion  qui l’anime.

A suivre…

CL.

Notes de traduction 2

À propos du poème de Metin Altıok Bir gün ölürüm / Un jour, je mourrai

Il s’agit d’un poème composé en 6 strophes, publié précédemment en bilingue dans la rubrique Actualité de la revue (http://revueayna.com/actualites/); je remets ci-dessous ma traduction. Chaque strophe développe un peu plus le titre du poème. Le poète évoque l’éphémèrité de chaque chose et de sa propre existence. Il esquisse l’existence qu’il a vécu jusqu’à ce jour et proclame son absence de crainte face à la mort. La bougie s’éteint, la vie expire, le poème reste Ce poème, c’est à l’encre blanche/Que je l’ai écrit à même l’obscurité
Le poème se termine sur une chute en forme de boutade, une fois le poète mort, Même l’enfer se refroidira !
En traduction de poésie, il est certain que l’on ne traduit pas littéralement. Il faut prendre en compte à la fois le rythme, l’organisation du vers, la langue et le discours du poète/de la poétesse. Etant bien entendu qu’il y a aussi beaucoup d’éléments connotés qu’il faut tâcher d’exprimer aussi dans la traduction (référence intertextuelle, sous-entendu, ironie, etc.) L’interprétation doit précéder la traduction afin d’éviter des erreurs.

C’est un poème bien rythmé avec par endroits des rimes et de nombreuses assonances.
Le poète joue notamment avec la quasi homophonie du mot « la vie »avec le verbe mourir à la première personne du singulier au présent de généralité.
ölürüm (je mourrai)/ ömrüm (ma vie, mon existence). Il existe en turc plusieurs mots pour parler de la vie, de l’existence : Hayat, varlık. Le poète choisit le mot qui à la fois visuellement et phonétiquement se rapproche le plus. Cette rime de la strophe 4 m’a été impossible à traduire en conservant ce jeu lexical. J’ai essayé de garder le rythme de la strophe, en conservant la concision des vers et le martèlement du premier et dernier vers.

En turc, il existe deux présents : un présent progressif pour parler d’une action en cours et un présent général dit « aoriste ». Le poète utilise ici le présent général. C’est un présent que l’on peut traduire comme un présent d’habitude, de généralité ou bien comme un futur imprécis suivant le contexte. J’ai choisi de le traduire par un futur par cohérence avec le discours du poète, car le poète se projette avec évidence dans un jour futur et incertain. De ce fait, je l’ai systématiquement traduit ainsi, je n’ai pas fait de va-et-vient entre un futur et un présent contrairement à ce que l’on peut constater dans la traduction effectuée dans l’anthologie préparée par les Editions Bleu autour  J’ai vu la mer, page 176. J’ai voulu ainsi garder l’homogénéité temporelle que le lecteur turc peut sentir à la lecture de ce poème et cela m’a semblé participer à la clarté de sens du poème en général.
À la strophe 5, les sons « i » et « é » sont majoritaires et riment en fin de vers : gece (la nuit/ tersine (à l’envers)/ üstüne (sur/dessus)
J’ai trouvé une solution par la mise en valeur de ces mots. J’ai placé « à l’envers » avant le verbe pour aussi être fidèle au renversement de la syntaxe effectué par le poète dans sa langue, il insiste ainsi sur cet « envers »

Strophe 6, le poète fait rimer le nom les choses (şeyler) avec les verbes au présent général finir (biter) et en rime intérieure gider (s’enfuira, s’enfuit). Les mots clés sont ainsi soulignés et gagnent de la force et de la musicalité. La musicalité du poème aide à sa compréhension, c’est pourquoi il était important dans la traduction à ce que le poème reste musical. Dans ce poème en effet, la rime est envisagée comme un élément organisateur du mouvement sémantique du vers, il était donc important d’essayer de trouver des solutions pour que le lecteur français ait la même opportunité pour saisir le sens que le lecteur en langue originale.
Comparez :

Moi, je clamerai
Il passe et s’enfuit le temps.
Certaines choses jamais ne se rattrapent.
Ma vie, ma vie
Et la bougie s’épuiseront.
Même l’enfer se refroidira ! (ma traduction)

Moi je dis
Défile et file le temps.
Certains articles ne sont pas repris
Ma vie, ma vie
Et la bougie consumée, finie.
Même l’enfer refroidit ! (J’ai vu la mer, Anthologie de poésie turque contemporaine, Bleu autour, 2009, p.177)

Umberto Eco, dans son essai sur la traduction Dire presque la même chose insistait sur le devoir du traducteur de choisir le sens le plus probable, le plus pertinent et le plus important dans ce contexte et dans ce monde possible, c’est-à-dire celui de l’auteur. Il offrait un regard sur la traduction poétique très juste, je cite :
« On ne peut offrir véritablement une expression à toutes les dimensions du texte ; cela signifie pour le traducteur un renoncement constant. L’idée de réversibilité est limitée par des sacrifices nombreux et médités. »
On ne dit ainsi jamais la même chose. C’est tout l’enjeu et le plaisir de traduire. Le traducteur ou la traductrice fait passer un texte d’un univers à un autre, dans ce passage il ou elle essaie de préserver la langue personnelle du poète ainsi que son discours et son univers. Plus la traduction avance, plus elle participe à affiner la lecture que le traducteur a du texte, plus elle gagne en richesse et se remodèle. Suivant la sensibilité propre du traducteur, marquée à travers le choix du lexique par exemple, la traduction se construit, organique. Au final, il faut qu’elle respire et s’anime comme un souffle, si ce n’est pas le cas, gare ! la traduction ne sera plus qu’un alignement de mots insignifiants…

 

Un jour, je mourrai

Mon enfance, pâle et lointaine
Crépuscule, bourgade
Corbeaux sur les toits.
Ma jeunesse mélancolique
Troquets du matin,
Amours sans espoirs.
Mes années passées
A présent, perchoir à souvenirs.

Moi, je clamerai
Ma vie, ma vie !
Pourquoi les bougies fondent-elles puis s’éteignent
Au lieu de brûler à l’envers
S’étirant de nouveau
Serait-ce pour mourir encore
Que l’on souhaite renaître ?

Tant de mes années se sont envolées
A chercher la mort.
Ma mauvaise mère.
Ne m’aimant pas plus que le fils de la voisine,
Ou mon père absent peut-être
M’ont insufflé ma passion pour la mort.

Un jour, je mourrai, c’est évident.
Ma vie, ma vie
Et la bougie qui se consume
Ne laissant qu’une grosse mèche derrière elle
Elles se ressemblent tant.

Très sombre était la nuit.
La bougie est finie, à l’envers elle n’a pas brûlé
Ce poème, c’est à l’encre blanche
Que je l’ai écrit à même l’obscurité.

Moi, je clamerai
Il passe et s’enfuit le temps.
Certaines choses jamais ne se rattrapent.
Ma vie, ma vie
Et la bougie s’épuiseront.
Même l’enfer se refroidira !

                                                             Trad.C.Lajus