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La parole aux traducteurs

Nous commençons cette année 2020 avec le premier article d’une série d’entretiens que je pense mener avec des traducteurs et traductrices du turc au français ou du français au turc. Il m’a semblé important de donner la parole à « ces travailleurs de l’ombre », sans qui le passage d’un texte au-delà des frontières de sa propre langue ne serait pas possible.

Pour ce premier entretien j’ai choisi le traducteur Yaşar Avunç qui a eu la gentillesse d’accéder à ma demande et de répondre à mes questions. Yaşar Avunç traduit depuis plus de 30 ans. Il est un personnage incontournable dans le monde de la traduction et a traduit non seulement beaucoup d’auteurs classiques français mais aussi des poètes turcs. Il garde intact sa passion pour la traduction et partage ici ses expériences exclusivement pour les lecteurs de la Revue Ayna, avec quelques conseils pour les traducteurs débutants.

Yaşar Avunç

- Monsieur Avunç, vous avez traduit des dizaines d’ouvrages du turc au français et du français au turc, pourriez-vous revenir sur vos débuts ? Comment vous êtes-vous pris de passion pour la traduction ? 
Ma passion pour la traduction remonte aux années 40. Alors, élève au lycée, ayant traduit en turc un conte de Maupassant intitulé Mon oncle Jules je l’avais publié dans Notre journal rural. Comment cette passion est née chez moi ? Je ne saurais pas le dire exactement. Mais je la garde encore. Entre temps, de 1947 à 1951, j’ai étudié la philologie française et romane à l’université d’Istanbul et après des études supplémentaires de 1952 à 1954 à l’université de la Sarre fondée par les Français et les Sarrois (La Sarre était alors économiquement attachée à la France), je me suis lancé dans la banque pour des raisons financières à mon retour en Turquie. Mais pendant cette longue période de banque, je ne me suis jamais détaché de la littérature française. J’ai laissé tomber ma carrière de banquier en 1990 pour devenir un traducteur littéraire. Jusqu’à maintenant j’ai traduit plusieurs auteurs; je peux citer entre autres H. de Balzac, G. Flaubert, J.J. Rousseau, J. Anouilh, H. Bergson, J.Baudrillard, M. Leiris, J. Genet, M.Tournier, G. Bataille, A. de Saint-Exupéry,G. de Maupassant, É. Zola, Barbey d’Aurevilly.

- Vous êtes en particulier un passeur pour les poètes turcs qui veulent se faire connaître en France. Connaissiez-vous des poètes avant de les traduire ? Avez-vous des liens particuliers avec la poésie ?
Bien sûr, connaître le poète avant de le traduire serait un grand plaisir pour moi, mais l’occasion ne se présente pas toujours d’avoir ce plaisir et je me contente alors de son ouvrage. Parmi les poètes que j’ai connus avant de les traduire, je peux citer Attila İlhan, Ataol Behramoğlu, Melih Cevdet Anday, Behçet Necatigil, Hilmi Yavuz, Özdemir İnce, İlhan Berk, Cevat Çapan, Sunay Akın et Tuğrul Tanyol. Je me suis intéressé à la poésie dès mes années de lycée sans jamais tâcher d’écrire des vers. J’ai lu avec plaisir presque la plupart des poètes turcs de l’époque contemporaine à partir de Nazım Hikmet. Pendant mes années d’université, j’ai eu l’occasion de m’initier à la poésie française. Ronsard, Villon, Lautréamont, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, Prévert et surtout Baudelaire avec ses Fleurs du Mal furent mes poètes favoris.

- Quelles sont les difficultés particulières à la traduction de poésie turque à votre avis ?
La traduction de la poésie turque en français présente des difficultés autrement plus grandes, la langue turque étant fort différente de la langue française sur le plan phonétique, morphologique et syntaxique. Je peux dire que je tâche de dépasser ces difficultés en mettant en usage toutes mes connaissances établies de la langue cible et de la langue source.

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- Pourriez-vous parler de votre méthode de travail ? Ce que vous faites en premier, les relectures par exemple ? 
Je dois dire que je suis sélectif. Je ne tente pas de traduire chaque poème qui me tombe sous la main. Il faut que je me sente proche du texte original et que je l’aime. Alors commence mon travail de traducteur. Dans chaque poème il y a certes signification intelligible ou affective, images et musique, il peut y avoir aussi l’harmonie, la mélodie, le rythme, le lyrisme et parfois la rime ou la consonne et le mètre. D’abord, j’essaie de transposer à la langue cible les qualités de l’ouvrage original sans trahir l’art et la pensée du poète. Les relectures s’imposent pour les éventuelles corrections à apporter au texte.

-En dehors du sens, à quoi dans le poème, donnez-vous le plus d’importance ?A la musicalité, au rythme ? A la place des mots dans les vers ? etc.
Je peux dire qu’en dehors du sens je donne le plus d’importance à la fois à la musicalité et au rythme.

-Quels seraient vos conseils pour les jeunes traducteurs ?
Ils doivent avoir une excellente connaissance des deux langues et une très bonne culture générale. La traduction implique une affinité entre le traducteur et l’auteur et un grand effort de recherche et de patience en temps de traduction. Qu’ils n’oublient pas que l’objectif de tout traducteur est de réaliser une traduction fidèle et que les traductions comme les femmes, pour être parfaites, doivent être à la fois fidèles et belles.

- Enfin, cela fait plus de 30 ans que vous traduisez de manière générale. Sur cette période longue avez-vous noté des évolutions dans la manière d’écrire des poètes turcs ou bien dans les thèmes abordés ? Quel poète vous a marqué le plus dans votre travail ?
Sur cette période longue j’ai noté certaines évolutions dans la manière d’écrire des poètes turcs et dans les thèmes abordés. Je peux dire que la plupart de ces poètes ont choisi leur manière d’écrire sans se ranger dans un courant de poésie, en n’écartant presque aucun sujet, tout y étant matière à la poésie. Tuğrul Tanyol m’a vraiment marqué dans mon travail, j’ai traduit une soixantaine de ses poèmes réunis dans un recueil récemment édité chez L’Harmatttan sous le titre Une voix troublant le vent.

La parole aux traducteurs (2)

« Plus les textes sont traduits, plus ils se multiplient. » Ülker İnce

Pour continuer la série d’entretien avec des traducteurs, je vous invite dans cet article à découvrir la traductrice Ülker İnce. C’est une universitaire ayant notamment enseigné à la très réputée Université du Bosphore à Istanbul dans le département de traductologie. Egalement traductrice très active, exerçant essentiellement de l’anglais au turc, elle a traduit entre autres Oscar Wilde, Lawrence Durrell, F. Scott Fitzgerald. Sa traduction du Portrait de Dorian Gray a reçu le prix de la meilleure traduction de l’année 2014 par la Revue Livre Monde. Elle est l’épouse du poète Özdemir İnce.
J’ai réuni des extraits d’interviews qu’elle a données dans la presse afin de vous faire partager ses opinions sur la traduction et son expérience, que je trouve très intéressante.

Sur l’idée de la « bonne »traduction

« Shakespeare a été traduit et retraduit sans cesse. Chaque traduction est une interprétation. Le traductologue Hans Vermeer assimile le traducteur à un chef d’orchestre. J’aime beaucoup cette comparaison : « Le chef d’orchestre interprète un morceau de musique tout en restant fidèle avec minutie aux notes de musique » dit-il. Il en est ainsi pour le traducteur.
Pourquoi les gens font-ils confiance au texte source ? Même s’il ne l’a pas lu et qu’il ne le lira pas de sa vie, pourquoi le lecteur quand il lit un texte traduit peut-il déclarer que « ce n’est pas sa traduction » ?
Parce que les gens ont un préjugé en tête : un bon écrivain ne peut pas écrire en faisant un mauvais usage de la langue. Ils regardent la traduction. Si la langue est mal utilisée, maladroite, ils déclarent que cela ne retranscrit pas l’original. C’est le problème. Ce manque de confiance n’est pas dû à une connaissance du texte en langue original.»

Que traduit-on ? La nature polyphonique des textes

« Et puis, un texte ce n’est pas seulement des mots et des phrases. C’est une composition. Et cela n’est pas pris en compte par les traducteurs qui traduisent des langues éloignées vers la nôtre. Ils reproduisent les mots et les phrases, mais ils ne réalisent pas qu’ils aliènent la composition du texte original à cause de la syntaxe différente entre les deux langues et du changement de place des séquences opérés entre la version originale et la traduction.
Je pourrai apporter des dizaines d’exemples à ce sujet. Au-delà des mots et des phrases, un texte est formé par sa construction interne propre. Il faut refondre cet ordre, essayer de limiter les effets dus aux changements réalisés lors du passage d’une langue à l’autre. »ulker-
Ülker İnce donne un exemple concret :
« Quand vous traduisez de l’anglais en truc, vous commencez quasiment par la fin de la phrase anglaise. Qu’est-ce que cela signifie ? Dans la traduction, l’ordre dans lequel vous donnez le sens se casse. Cela signifie que l’accent change. Les traducteurs pensent qu’ils ont effectué une bonne traduction, une traduction fidèle, quand ils ont traduit tous les mots, toutes les phrases. Ils ne réalisent pas qu’ils ont biaisé la composition du texte original. Le traducteur dévoile peut-être dès le début ce que l’écrivain voulait dire à retardement, alors cela fait disparaître l’intentionnalité de l’écrivain. Le contraire est aussi vrai : on met à la fin ce qui allait faciliter le sens de la lecture et cela rend le texte plus hermétique, plus laborieux que l’original. Un texte facile devenu difficilement compréhensible et parfois incompréhensible, c’est cela être fidèle à l’auteur ? C’est quoi ce travail ? »

Langue et vision du monde

« La langue n’est pas seulement un outil de communication, c’est aussi un outil pour appréhender le monde. Sans langue, pas de pensée possible. La langue reflète notre façon d’appréhender le monde et aussi notre vision du monde. C’est comme les deux côtés d’une même feuille, c’est inséparable. La traduction n’est pas seulement le passage de mots à d’autres, c’est aussi la transmission d’une vision du monde.
Je donne souvent cet exemple pour m’expliquer car il est très éloquent . Dans une nouvelle d’Hemingway, deux jeunes gens partent faire leur service militaire. On leur donne un uniforme, mais comme ils sont arrivés en dernier, on leur donne ce qui reste, les tailles qui restent. Ils enfilent leur uniforme, puis déclarent « nous sommes trop petits dans ces uniformes ». En anglais, ce n’est pas l’uniforme mais la personne qui n’est pas à la bonne taille. Ce n’est pas la faute de l’uniforme, mais des personnes. Si l’on raconte la même anecdote en turc, je suis certaine que l’auteur écrirait « L’uniforme est trop grand pour nous ». L’action est la même, mais un Anglais va la voir d’une telle façon alors que nous ne la voyons absolument pas ainsi. »

Ülker İnce nous donne ici une belle leçon sur la traduction, ses difficultés mais aussi sur le sel de ce travail. Car, traduire est toujours un défi, un pari. C’est une recherche constante pour le mot, la tournure, l’image juste. Cette action confronte le traducteur non seulement à un texte mais à un univers, à la fois personnel (celui de l’auteur) mais aussi culturel et géographique particulier. La réussite de ce pari sera toujours liée à une bonne connaissance de la langue source et de la langue cible et à une pratique de la traduction. En ce sens, le traducteur est un auteur, comme lui, plus il travaille, plus il se perfectionne et affine sa langue. Les algorithmes ne sont pas prêts de le remplacer !

Source: Journal T24, février 2019:  https://t24.com.tr/k24/yazi/ulker-ince,2145/ Journal Gazete duvar, juin 2019 :https://www.gazeteduvar.com.tr/kitap/2019/06/18/ulker-ince-cevirmen-yetismesinde-yayinevlerine-is-dusuyor/